Gueux, la piste aux étoiles
En juillet, la F1 aura déserté le circuit rémois depuis un demi-siècle. Mais une poignée de passionnés entretiennent la flamme et les vestiges de la piste la plus rapide de son époque où de nombreux amateurs du monde entier font un pèlerinage nostalgique.

Légende photo : Juan Manuel Fangio au volant de sa Mercedes W196 file vers la victoire en 1954 dans la ligne droite du circuit de Gueux. Une image gravée dans la mémoire de tous les admirateurs du quintuple champion du monde argentin.
Aux plus belles heures de la gloire du circuit de Gueux, on le surnommait « le temple de la vitesse ». C’était un des tracés les plus rapides du monde et une des pistes préférées de Juan Manuel Fangio. L’argentin au regard bleu acier y a écrit quelques unes des plus belles pages de sa carrière. C’est aussi à Gueux qu’en 1958, le quintuple champion du monde a raccroché définitivement son casque. Ce jour là, Mike Hawthorn, qui lui succèdera quelques semaines plus tard au palmarès de la F1, l’emporte. Sur le point de prendre un tour à la monoplace fatiguée de Fangio, l’Anglais au noeud papillon reste derrière, refusant d’humilier le plus grand pilote de tous les temps. Lors d’un week-end de course à Reims et d’une brève rencontre amoureuse, Hawthorn aura un fils avec une rémoise…
Aujourd’hui, le temple de la vitesse n’est plus qu’un lieu de mémoire. Un monument historique. C’est même le seul circuit classé. Et si ses vestiges témoignent encore de son fastueux passé, on le doit à l’association « Les amis du Circuit de Gueux » qui s’efforce de préserver ce qui était devenu il y a à peine une décennie béton défraichi promis à la ruine et à l’oubli définitif.
Un patient travail qui, d’ingrates journées mensuelles de nettoyage en recherche de soutiens, porte ses fruits. Les stands et la tour du circuit repeints aux couleurs des annonceurs de la grande époque ont fière allure. Les deux niveaux du pavillon de chronométrage André Lambert sont de nouveau habillés de blanc et décoré des couleurs jaune et vert du pétrolier BP…
Viendra ensuite le tour des grandes tribunes, vaisseaux fantômes échoués au bord de la ligne d’arrivée où se pressait la foule chaque année en juillet. Objectif 2016 pour célébrer les 90 ans du circuit. Le projet est colossal et les moyens limités mais les Amis du circuit ont été rejoints par de nouveaux partenaires, à commencer par la commune de Gueux.Dernier grand-prix en 1966
En 2016, la F1 aura définitivement déserté le circuit depuis un demi siècle. Le début de la fin. Le 3 juillet, Jack Brabham l’emporte à plus de 220 km/h de moyenne et entre dans l’histoire, devenant le premier pilote à gagner un grand-prix de F1 au volant d’une monoplace portant son nom. Quelques mois plus tard, il sera sacré champion du monde pour la troisième et dernière fois.
L’année précédente, en imposant sa gracile Matra n° 25 dans la course de F3, Jean-Pierre Beltoise gravement blessé lors des 12h de Reims 1964, prend une revanche sur le sort et pose la première pierre du renouveau du sport automobile français. En 69, une Matra bleue elle aussi devient championne du monde aux mains de Jackie Stewart.
1969 : l’ultime drapeau à damier d’une épreuve majeure à Gueux salue le succès de François Cevert dont la Tecno jaune à bande rouge remporte le Trophée de France de F2. Quelques mois plus tard, le beau ténébreux rejoint la F1 et Jackie Stewart dans le team Tyrell alors que sa sœur Jacqueline épouse… Jean-Pierre Beltoise. Le monde de la course est petit.
Gueux, c’est aussi les 12h de Reims dans la touffeur de juillet avec un départ à minuit dans une ambiance de fièvre et de bulles et une arrivée à midi quand le cagnard est au plus haut mettant à mal les mécaniques poussées à bout sur les interminables lignes droites des 8,300 km du tracé.
Les 12h de Reims constituent la revanche des 24h du Mans et les recalées de la Sarthe tentent de se refaire en Champagne. Stirling Moss en 1953 inaugure le palmarès et la Ford GT 40 de Schlesser-Ligier le referme en 1967. Clap de fin pour les monstrueux prototypes et les GT les plus racées.
Ranimer la flamme
La simple évocation des grandes heures du circuit suffit à ranimer la flamme et générer des rêves fous. Combien de conversations passionnées? Combien de projets plus ou moins sérieux, échafaudés autour d’un hypothétique renouveau du sport automobile à Gueux ? Et combien de désillusions…
Depuis la fin des années 60, le monde a changé. Celui de la course aussi. En 1969, les circuits empruntant des routes ouvertes sont déjà anachroniques. Pour n’avoir pas été capable de pérenniser l’avenir du circuit quand il était encore temps, le sport automobile de haut niveau a définitivement tourné le dos à Reims. Peu importe à qui la faute.
Construire un circuit dans l’aire géographique rémoise à l’écart des lieux habités : pourquoi pas. Pas simple mais pas impossible. Mais avec quels fonds ? Comment convaincre un investisseur d’aligner plusieurs dizaines de millions d’euros. Et pour quoi faire ? Pas de la F1 : c’est une certitude. La France n’a plus de grand-prix, faute d’un promoteur condamné à perdre plusieurs millions d’euros pour accueillir le gotha de la course. Et l’avenir de la F1 en Europe est en sursis. Cinq à six épreuves tout au plus selon Bernie Ecclestone, le grand manitou du F1 business…
Pour ranimer la flamme de la course à Gueux, les rendez-vous thématiques avec la riche histoire du circuit constituent un socle solide, même si le caractère non permanent du circuit complique les choses. L’exemple de Goodwood en Angleterre indique le chemin de la réussite. Les constructeurs automobiles les plus huppés s’y pressent et on y vient du monde entier. Mais là encore, c’est une question de moyens. Ceux que personne à Reims n’a jamais voulu ou été capable de mobiliser pour le sport auto…


















